Retour sur la visite au camp de concentration de Ravensbrück

par M. Boisseau

Ce camp de concentration a une particularité dans l’histoire du système concentrationnaire nazi : il est exclusivement réservé aux femmes et aux enfants.





Lors du voyage en Allemagne, un des moments forts a été la visite du camp de concentration de Ravensbrück, le jeudi 11 avril 2019.



Mme Lanoiselée, enseignante d’Histoire et accompagnatrice revient sur ce moment et les particularités [1] de ce camp.

 La construction

Le camp est construit fin 1938 par une centaine de prisonniers du camp de Sachsenhausen.
Ce sont eux qui édifient quatorze baraquements, une cuisine et l’infirmerie.
Le terrain entier est surmonté de hauts murs entourés de fils électrifiés de barbelés. Par la suite ce sont les détenues du camp qui se lanceront dans la constructions des maisons à étages, belles comme des chalets de pierre, réservées aux officiers SS et qui se situent avant à l’entrée du camp.

Ravensbrück



Le camp se situe à 80 km au Nord de Berlin près de la ville de Fürstenberg, au bord d’un lac . Dès la construction du camp, les SS ont interdit aux habitants de Fürstenberg de se baigner dans le lac.

Localisation du camp en Allemagne.

Direction le camp.



Pour s’y rendre depuis Berlin, il faut prendre un train qui nous dépose à Fürstenberg après un trajet d’une heure à travers la campagne et la forêt. Depuis la gare, une route qui traverse le village conduit au camp. Le premier tronçon du trajet et qui dure 10 bonnes minutes passe par le cœur du village. Nous passons devant des dizaines de maisons de plein pied avec des jardinets. Puis le chemin bifurque sur la droite.

 L’entrée dans le camp

Puis, nous sommes arrivées dans ce camp où tout de suite, nous n’avons pas vu grand-chose, nous étions 250 et on nous a fait entrer immédiatement dans une espèce d’énorme et ahurissante salle de douches avec des clefs par terre, plein d’eau sale, c’était l’eau d’un convoi précédent.
Et puis, tout de suite, on nous a crié, par cinq, il a fallu se ranger, la lumière s’est éteinte et nous sommes restées une nuit entière comme ça, debout ou alors dans l’eau, jusqu’au matin. Et ce fut alors le déshabillage.
On nous a entraînées vers une pièce à côté pour nous dépouiller de tout, vêtements, de tous les objets. Je me souviendrais toujours que j’avais gardé, comme la chose la plus précieuse, une belle photo de mes deux tous petits, car j’avais déjà deux tous petits, et les SS se sont appelées, les unes les autres, et ont admiré.
Ah, je verrai toujours leurs visages admiratifs et leurs voix disant "Ah schön, prima".
Et puis, en me regardant, elles ont jeté par terre la photo des petits et se sont essuyé les pieds dessus, j’avais compris. On voulait sans doute me dire que pour moi, c’était fini. [2]



C’est après la bifurcation que nous voyons un mémorial : une sculpture de deux personnages émaciés – deux femmes- dont l’une a encore accroché à ses jupes – ou ce qui y ressemble, un enfant. On devine que c’est un enfant, mais il ressemble plus à un cadavre encore vivant. Elles transportent une civière qui contient le cadavre d’un enfant couvert d’un linceul.

Chemin vers le camp, le mémorial.

Plus loin un char soviétique rappelle la libération du camp par l’armée Rouge .A partir de là et pour 10 bonnes minutes encore nous traversons une forêt qui nous conduit à un lac.

Le mémorial que nous venons de quitter a donné le ton. Le reste du trajet se fait dans le recueillement. Nous approchons de l’horreur. Le paysage est magnifique.
Si ce n’est qu’il conduit à un cimetière à ciel ouvert, qui porte encore les cendres des 90 000 morts de Ravensbrück : des femmes, des enfants, des innocents.

L’horreur dans un cadre idyllique.


Un arbre dans la cour du camp.



Le matin, la découverte du camp se fait lors d’un atelier : les élèves répartis par petits groupes franco allemands disposent d’un appareil photo. Les consignes sont simples : ils disposent de 45 minutes pour prendre des éléments en photo dans le camp. Puis, chaque groupe devra sélectionner deux photos et expliquer pourquoi il les a prises.

Atelier photos
Les élèves se sont mis en groupe franco-allemand, ils ont fait la visite et ont pris des photos. Maintenant ils les présentent, les expliquent et posent des questions.



A l’entrée deux passages nous accueillent : une très grande porte pouvant laisser passer un camion et une plus petite . La grande était réservée aux déportées, la petite aux gardiens et gardiennes.





 La survie dans le camp

Perte dès l’arrivée de toute personnalité. Nous ne sommes plus que des numéros. Nous devons à la moindre demande pouvoir le dire, et en allemand : 39038. Les vêtements rayés, rasées de partout, un kopftuch sur la tête – c’est une espèce de triangle en toile pour cacher notre tonsure. [...] Pas de contact avec l’extérieur, sauf par les fenêtres. Je ne retrouve pas ma sœur, partie de la prison huit jours avant moi. Personne ne l’a vue. [3]



Il n’y avait pas de sanitaires. Il y avait des latrines. Il y avait des trous avec du bois — une planche de bois avec deux trous, et comme la plupart d’entre nous était malade à cause de ce qu’ils nous donnaient à manger, c’était un défilé permanent vers les latrines, vers les trous. C’était une épouvantable dégradation d’êtres humains. L’esprit humain souffrait plus que l’esprit physique. Les corps ne nous écoutaient pas, ne nous obéissaient pas. Nous avions — comme je l’ai déjà dit avant, nous n’avions plus nos règles, c’était un bien parce que nous n’aurions pas pu gérer ça. C’était l’avitaminose — le manque d’aliments et de vitamines.
Nous dormions à deux ou trois sur une couchette en bois. Les gradins de Ravensbrück étaient encombrés d’être humains. L’air était empuanti, une puanteur horrible, entre les latrines et les cadavres. Le responsable avait une petite pièce spéciale et des privilèges spéciaux et une nourriture spéciale. Nous, les Juifs, nous ne nous en approchions jamais. Les Allemands et les Ukrainiens étaient les responsables. [4]



Il ne reste rien des dizaines de baraquements . Ils sont juste matérialisés au sol par une bande de cailloux de type roches volcaniques qui accrochent la semelle. Le camp est immense. Le parcourir en marchant sur ce revêtement est particulièrement désagréable. C’est un choix volontaire de l’architecte qui a aménagé les lieux.

Ravensbrück



Les traces au sol des baraques disparues.
Les prisonniers dormaient dans ces baraques.



En 1944, les déportées affluent, non seulement des pays occupés, mais de certains kommandos et plus tard d’Auschwitz. Les transports pour le travail deviennent plus difficiles à cause des bombardements. De nouvelles baraques sont construites près des usines pour 2 000 détenues. Les Blocks sont surpeuplés. Trouver un coin de châlit chaque soir (il n’y a pour ainsi dire plus de paillasse) devient une lutte angoissante. On dort où on peut, par terre, dans les lavabos, etc. Il n’y a plus assez de robinets, de WC. La saleté et la vermine deviennent insurmontables. La discipline se relâche. L’appel du soir est supprimé. Les détenues sont vêtues en majorité de loques (dont n’a pas voulu le Secours d’hiver allemand) marquées de croix peintes sur le dos pour qu’elles ne puissent pas servir à une évasion. Il y a de moins en moins à manger : 200 grammes de pain, pas de pommes de terre, des soupes immondes.

Il y a encore des conditions de vie pires que dans les Blocks : le commandant du camp a fait dresser en août 1944, à l’emplacement du Block 25, une grande tente de 50 mètres de long provenant de l’armée allemande. A même le sol, que recouvre à peine une mince couche de paille souillée bientôt d’excréments, s’entassent plus de 3 000 femmes, parfois avec des enfants. Pas de couverture, pas de paillasse, ni eau, ni lumière, ni installation sanitaire, aucun chauffage. Les épidémies s’emparent des malheureuses qui y sont enfermées : ce sont d’abord les Polonaises arrivant de Varsovie, puis des déportées d’Auschwitz.
 [5]



Des soubassements en pierre sur le côté droit à l’entrée signalent les salles où les déportées étaient déshabillées, désinfectées et rasées. Encore plus sur la droite il y a la prison du camp et le camp des hommes.

Il n’y avait pas l’eau courante dans le camp, seulement de grands bacs qui servaient à se laver, très insuffisants pour les détenues en surnombre.

Un point d’eau.
Insuffisant pour les centaines de déportées.



Dans ces baraquements des lits superposés pouvaient accueillir jusqu’à trois ou quatre détenues sur le même lit. Les officiers SS dans leurs chalets de pierre avaient, eux, l’eau courante.

Au fond du camp se trouve un immense bâtiment, qui a été conservé quasi en l’état. A l’entrée se trouve l’immense bloc de pierre que les détenues, punies, devaient tirer dans la cour jusqu’à épuisement.

Bloc de pierre.
Les déportées punies devaient le rouler dans la cour du camp.



 Un camp de travail

Ce bâtiment abritait un atelier de couture où les détenues devaient coudre 12h par jour les uniformes pour l’armée nazie. Il y avait aussi à proximité les usines Siemens qui faisaient travailler les détenues louées par les SS du camp. C’était pour la fabrication de composants électroniques, pour l’armement [6]

Ravensbrück

Les déportés contraints au travail chez Siemens, LIPUS Rudolf (1893 - 1961), 1959 [7]



L’usine du camp.
Les déportées y cousaient les uniformes.



 La solidarité

Notre guide l’après-midi nous raconte qu’il y a eu des épisodes de solidarité.

Je crois que sans cette fraternité, sans cette solidarité, effectivement, probablement personne, ou à peu près, ne serait revenu. Elle était à la fois matérielle et morale, et je crois que c’était aussi important, la solidarité morale était aussi importante que la solidarité matérielle. Nous arrivions, nous étions des femmes d’opinions, de conceptions très différentes, il y avait des croyantes, des athées, des communistes, des qui ne l’étaient pas, des résistantes de différentes horizons. Et la solidarité, c’était un pull-over quand on pouvait s’en procurer, par celles qui travaillaient aux wagons, un morceau de pain, dont souvent, on se privait pour une qui était en train de flancher. [8]



Des femmes ont recueilli des enfants abandonnés dans le camp et les ont élevés comme leurs propres enfants, et ont continué à le faire après la libération du camp.





 La mort

Privations, mauvais traitements, et expériences médicales, ont entraîné la mort dans d’affreuses souffrances de milliers d’êtres humains.

Un médecin SS passa dans les rangs en examinant les jambes des prisonnières. Il choisit une dizaine d’entre elles et fit vérifier à l’infirmerie qu’elles étaient en bonne santé. Elles y furent enfermées à clef dans de petites pièces. Il était impossible de les voir et de savoir ce qui se passait. Au bout de plusieurs semaines, les jeunes filles qui avaient survécu sortirent de l’infirmerie avec d’affreuses blessures aux jambes, rarement recousues, souvent suppurantes. Certaines d’entre elles étaient incapables de marcher sans béquilles – béquilles aimablement fournies par le camp. "Opérées" sous narcose, les jeunes filles racontaient les souffrances intolérables du réveil et le peu de soins qu’elles avaient reçus ensuite. La fièvre montait à plus de 40°, provoquant délires et cauchemars. Les jambes étaient serrées dans des plâtres, enflaient et un liquide purulent s’écoulait, dégageant une odeur insupportable.
Un autre groupe de femmes fut « opéré » deux mois après, puis un troisième jusqu’à ce que 86 femmes subissent le même sort pendant un an, toujours par petits groupes de 7 à 10. [9]



Notre guide nous raconte aussi une anecdote : la question que bien des Allemands se posent toujours, concerne les habitants du village de Fürstenberg. Ils voyaient bien les déportées traverser leur village, ils savaient qu’il y avait un camp en face de chez eux.
Il y a bien un villageois, chargé par les SS de faire des livraisons au camp et qui a essayé d’approvisionner quelques détenues. Il a été dénoncé et déporté à son tour. L’anecdote du guide concerne un jeune enfant à l’époque, qui croise un SS au village et qui lui demande à quoi sert le nouveau bâtiment qui vient d’être construit (nous sommes en 1943) avec la grande cheminée dont se dégage une fumée bizarre, toute blanche, avec comme une odeur sucrée (c’est l’odeur que dégage un corps humain brûlé).
Le SS lui répond que c’est la nouvelle boulangerie du camp.

Il s’agit du four crématoire [10], parfaitement conservé aujourd’hui. On peut faire le choix d’y entrer pour le visiter : on est frappé par la forme arrondie des fours, et ses baguettes en fer, longues, qui en dépasse, pour y déposer les cadavres. C’est une vision insoutenable.

La cheminée du crématorium.
On y brûlait les corps des prisonniers.



Le four crématoire a été construit tout au bord du lac, il se trouve à la gauche en sortant du camp. Avant 1943 les cadavres étaient brûlés dans un four crématoire à côté du cimetière de Furstenberg.

Le long d’un muret sur la droite ont été plantés des dizaines de rosiers. Une variété spéciale a été créée : Le rosier « Résurrection » a été créé en 1975 par Michel KRILOFF pour l’Amicale des anciennes déportées de Ravensbrück à l’occasion du 30ème anniversaire de la libération de ce camp de femmes. Ces rosiers poussent sur les cendres de ces milliers de morts et sont un lieu de recueillement.

Sous les rosiers, les cendres humaines.
Une tombe.



Entre 1939 et 1945, plus de 130 000 prisonnières sont passées par le réseau de camps de Ravensbrück, et seules 40 000 y ont survécu. Les détenues venaient de tous les pays de l’Europe occupée par les Allemands, dont un quart de Pologne.
Presque 15% des internées étaient juives, 20% étaient allemandes, 7% françaises et près de 5% Tsiganes. Il y avait dans ce camp plus d’une quarantaine de nationalités, repérables à une lettre dans un triangle de couleur cousu sur leur uniforme de détenues.

Les triangles utilisés pour marquer les déportés.



Fin mars 1945, les SS évacuaient Ravensbrück, imposant à plus de 20 000 prisonniers une marche de la mort vers le nord du Mecklembourg.

Les troupes soviétiques dans leur avance croisèrent la route de la marche et libérèrent les prisonniers.
Lorsque les troupes soviétiques libérèrent Ravensbrück, les 29 et 30 avril 1945, ils y trouvèrent 3 500 détenues malades et affaiblies.





Texte : Mme Lanoiselée
Recherche documentaire : M. Boisseau




Notes

[1"Camps d’hommes, camps de femmes : premières approches. Etude d’une ancienne déportée de Ravensbrück", Anise Postel-Vinay, Dans Histoire@Politique 2008/2 (n° 5), page 4, Voir en ligne, consulté le 30 avril 2019

[2Témoignage de Renée Mirande-Laval, voir en ligne sur ina.fr, consulté le 30 avril 2019

[3Source : Canopé Créteil, consulté le 30 avril 2019

[4Témoignage de Blanka Rothschild, United States Holocaust Memorial Museum, voir en ligne sur ushmm.org, consulté le 30 avril 2019.

[5Témoignage de Germaine Tillion, Les Françaises à Ravensbrück, Amicale de Ravensbrück, Association des déportées et internées de la Résistance, Gallimard, 1965, p. 22-23.

[6"Le camp ne fournissait pas seulement la main-d’œuvre bon marché aux entreprises dont les ateliers étaient à proximité, mais il en expédiait sur commande dans toute l’Allemagne. Pour le prix convenu, le commerçant ou l’industriel recevait les 500 ou 1 000 femmes demandées, ainsi que les Aufseherinnen armées de gourdins et les chiens dressés, capables de faire travailler douze heures par jour des femmes épuisées et pas nourries, jusqu’à ce qu’elles en meurent. Elles étaient alors remplacées par d’autres, sans supplément de dépense pour l’employeur.", Les Françaises à Ravensbrück, Amicale de Ravensbrück, Association des déportées et internées de la Résistance, Gallimard, 1965, p. 121.

[7Anaïs GUILPIN, « Le travail forcé », Histoire par l’image, consulté le 30 avril 2019.

[8Témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier, voir en ligne sur ina.fr, consulté le 30 avril 2019

[9"Un exemple de résistance dans le camp de Ravensbrück : le cas des victimes polonaises d’expériences pseudo-médicales, 1942-1945", témoignage de Anise Postel-Vinay, Dans Histoire@Politique 2008/2 (n° 5), page 5, voir en ligne sur cairn.info, consulté le 30 avril 2019.

[10Un four crématoire est un four qui permet de réduire en cendre les cadavres